Revue

N48 | 2019
 

Varia

Pouvoir et savoir sur les identités à l’âge biométrique aux abords du Lac Tchad. Impossible vérité, impossible citoyenneté ?

Claude Mbowou

En se fondant sur des observations ethnographiques, cet article montre comment le tournant de la digitalisation biométrique de l’identification couplé au contexte sécuritaire des zones aux abords du Lac Tchad tend à priver des populations du Nord du Cameroun de l’accès à la citoyenneté. Ce constat va à l’encontre des principales thèses sur les effets de l’avènement de l’État biométrique. Les observations de terrain montrent en effet qu’il n’y a pas d’autonomie du nouveau système biométrique par rapport aux données documentaires. Quant à ses effets sur le facteur humain, ils se distribuent inégalement entre les sujets et l’État au profit de ce dernier qui sort renforcé par le contexte de guerre. Les algorithmes des nouveaux systèmes digitaux d’identification entretiennent les mêmes effets d’aveuglement d’un « pouvoir sans savoir » par rapport à la réalité des identités sociales et demeurent politiquement et socialement censitaires. En l'absence d'ajustement, l'un des effets possibles de la biométrie est l'exclusion irréversible des systèmes d'identification, des populations ayant en commun le manque de compétences nécessaires pour pouvoir communiquer leurs données conformément aux normes adaptées aux algorithmes actuels

Le papier conjure-t-il la menace ? Cartes d’identité, incertitude documentaire et génocide au Rwanda

Florent Piton

Le rôle des cartes d’identité permettant, pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, d’identifier les cibles des massacres est bien connu. Cette utilisation des papiers s’inscrit dans la longue histoire de l’État documentaire rwandais. Dès les années 1930, les catégories Hutu, Tutsi et Twa furent inscrites sur les papiers, une pratique maintenue après l’indépendance parce qu’elle permettait, pour la république racialiste qu’était devenu le Rwanda, de contrôler les Tutsi et la place qu’ils occupaient dans la société et dans le système politique. L’angoisse de submersion s’accompagnait toutefois d’une obsession, celle des falsifications « ethniques », moyen pour les Tutsi de contourner les quotas auxquels ils étaient soumis. Lorsque débuta en 1990 la guerre contre le Front patriotique rwandais, ce double mouvement – nécessité de l’identification « ethnique » d’un côté, incertitude documentaire de l’autre – fut un thème récurrent de la presse extrémiste. Dès lors, le rôle des cartes d’identité pendant le génocide est ambigu : de multiples règles sont édictées pour vérifier les papiers, mais des rumeurs persistantes soulignent en même temps le manque de fiabilité de ces papiers. Des instruments alternatifs de véridiction sont donc mobilisés, sans se traduire toutefois par un effacement du rôle de l’État : l’incertitude et l’insécurité documentaires n’engendrent pas nécessairement une défiance bureaucratique.

الانتخابات والوجاهة في إيران

Fariba Adelkhah

Traduit du français. La version originale "Elections et notabilité en Iran. Une analyse du scrutin législatif de 2016 dans quatre circonscriptions" est parue dans : Les études du CERI, 230, mai 2017. Cette traduction est publiée avec l’aimable autorisation du CERI.

En Iran, le fait électoral s’est banalisé. Il permet l’expression de la diversité, notamment ethnique et confessionnelle, des terroirs historiques dans les provinces, et témoigne de la professionnalisation croissante de la vie politique. Paradoxalement, cette professionnalisation replie la république sur l’ordre de la famille, de la parenté, de l’autochtonie, voire du quartier ou de la sociabilité dévotionnelle – autant d’instances instillant un sentiment de proximité, de solidarité, de communion qui renvoie à la fameuse notion d’asabiyat. Selon une expression courante, la République islamique est devenue une «parentocratie» (tâyefehsâlâri). Le développement industriel du pays ne contredit pas cette pesanteur, dans la mesure où il repose sur un tissu de très petites entreprises familiales. L’analyse des élections législatives de 2016 dans quatre circonscriptions révèle l’importance dans la vie politique locale de la question foncière, indissociable de ces différentes consciences particularistes. Des lignes de continuité notabiliaire avec l’ancien régime se dévoilent, ainsi que de vieux conflits agraires que n’a pas effacés la césure révolutionnaire et qu’entretiennent ou ravivent les scrutins contemporains.

Charivaria

Alioune Diagne, ou la mémoire juste des tirailleurs sénégalais

Jean-François Bayart

Alioune Diagne, connu comme danseur et chorégraphe sénégalais, est aussi peintre. Il peint des visages de tirailleurs sénégalais, ceux-là mêmes qu’avait repris la publicité d’une marque jadis célèbre de cacao en poudre, devenue l’emblème de l’iconographie coloniale, et dénoncée comme tel. Mais, chez Alioune Diagne, leur visage est grave, distordu, effrayé, cassé. Il est celui de l’Histoire, dans toute son ambiguïté et surtout dans sa violence extrême. Il est aussi l’expression de ce « souvenir du présent », « fausse reconnaissance », mémoire cruelle et obsédante qu’a conceptualisée Bergson. Ce que nous montre la peinture d’Alioune Diagne, c’est la mémoire juste, une présence critique du passé, épurée de toute rancoeur, de toute haine, de toute colère, mais qui rappelle ce qui a été et n’aurait pas dû être.

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