Revue

N57 | 2022

Sociétés politiques comparées, 57, mai-août 2022

Varia

Le plus heureux moment pour les esclaves

Denis-Constant Martin

Indices de créolisation musicale et chorégraphique dans les récits d’anciens esclaves du Federal Writers’ Project of the Works Progress Administration (1936-1938)

À la fin des années 1930, dans le cadre de la Works Progress Administration, organisme fédéral créé pour lutter contre le chômage et entreprendre de grands travaux, un Federal Writers’ Project fut lancé afin de donner du travail à des écrivains sans emploi. Un programme spécial y fut consacré à la collecte d’entretiens avec d’anciens esclaves. En dépit d’importants problèmes méthodologiques, ils contiennent d’inestimables informations sur leur mode de vie et leur perception du sort qu’ils subissaient. Ces récits sont d’une grande richesse en ce qui concerne la musique et la danse. Cet article présente les données les plus importantes que l’on peut y trouver sur ces pratiques. Il suggère que les échanges entre maîtres et esclaves et les fusions relevant d’un panafricanisme de l’exil produisirent des dynamiques de créolisation qui ont nourri des processus de création à l’origine de l’émergence, au XXe siècle, de musiques foncièrement originales.

La crise sanitaire de la Covid-19, une crise de la dette sociale ?

Bruno Théret

Dans cet article, on se demande de quelle crise du capitalisme la crise sanitaire de la Covid-19 est le nom. À cette fin, on examine d’abord l’intérêt, mais aussi les limites des métaphores médicales pour penser une crise sanitaire. On considère ensuite que la Covid-19 n’est pas un choc exogène à une économie en bonne santé, mais une manifestation endogène au système capitaliste actuel. On pose alors que la crise sanitaire actuelle est une phase de la crise structurelle du capitalisme néolibéral déclenchée en 2007 avec la crise des subprimes aux États-Unis, et on qualifie cette phase de crise de la dette sociale de protection accumulée par les États néolibéraux depuis les années 1980. On précise alors la nature de cette crise en soulignant les contradictions entre un biocapitalisme fondé sur un idéal de « santé parfaite » et d’individu autonome, et le besoin collectif de santé publique et d’appartenance à des touts protecteurs. En conclusion, en mobilisant les métaphores médicales présentées au début de l’article, on tire les conséquences de cette contradiction.

Charivaria

L’État de l’entre-deux-guerres, ou l’histoire et la politique dans la Pologne d’aujourd’hui

Marek Węcowski

Un défi sérieux se pose pour les intellectuels polonais, les hommes politiques de l’opposition et les historiens et historiennes professionnels quant à la vision du « destin historique » de la Pologne, qui a été promue de façon brutale pendant des années par le gouvernement de droite du parti Droit et justice (PiS). D’une part celle-ci idéalise et falsifie l’histoire polonaise et, d’autre part, elle prédit une catastrophe historique atteignant la Pologne dans un avenir proche. Le déclenchement de la guerre en Ukraine peut sembler confirmer, au moins partiellement, cette vision. Cet article l’examine donc de plus près pour la remettre en cause, et réfléchit à ses sources, ainsi qu’à son destin dans les nouvelles conditions politiques.

Les arbres de Gezi

Osman Kavala

En détention provisoire pendant plus de quatre ans à la prison de Silivri, Osman Kavala a été condamné à la perpétuité sans possibilité de remise de peine le 25 avril 2022. Dans le texte qu’il nous propose ici, il remet en perspective son procès avec le mouvement de Gezi qui a fourni le mauvais prétexte de son inculpation. Son ode aux arbres est un hommage à la vie pacifiée et à l’État de droit. Au printemps 2013, Gezi avait rassemblé une foule considérable qui protestait contre la destruction d’un parc et son remplacement par un centre commercial emblématique de l’affairisme du gouvernement, sous couvert de partenariats public-privé. Le mouvement de contestation s’était étendu à l’ensemble du pays et avait ébranlé l’assise du pouvoir. Face à la violence de la répression et aux risques de dérapages, Osman Kavala avait tenté, avec un groupe d’autres acteurs de la société civile, une médiation entre les manifestants et Recep Tayyip Erdoğan. Témoin gênant de la perte de face de ce dernier, stigmatisé comme le « Soros turc », il est devenu à son corps défendant le symbole de cette Turquie « blanche » et libérale, occidentalisée et dépravée que vilipende dans ses discours le chef de l’État et qu’est censé vomir le bon peuple travailleur et authentique de la Turquie « noire » et anatolienne.

The Secrets of Fariba Adelkhah’s Anthropology. Intimacy and Mobility

Peter Geschiere

Fariba Adelkhah’s anthropology gives an original twist to Bronislaw Malinowski’s classical prescriptions for “participant observation” and “being on the spot” – for him the condition for doing full justice “to the imponderabiliia of every life.” For Fariba such an approach has been most productive for understanding the kaleidoscopic and often unexpected effects of an authoritarian regime – of which Iran seems to be an extreme example – in everyday life. Her work offers, therefore, seminal views on the possibilities of an anthropological approach to highlight the “underside” of authoritarianism. For her this means also a deep distrust against the binary oppositions – often carried by the present-day turn to identity politics all over the world – which risk to block a deeper understanding of developments not only in Iran; similar simplistic oppositions seem to make a return in present-day anthropology in general. This article is a tribute to her courage now that she is becoming a victim of such binary thinking, but also to her creativity in overcoming these barriers to academic research.

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