Revue

N51 | 2020
 

Varia

La domination, une affaire de style. Clin d’oeil et hommage à Fariba Adelkhah, javânmard de l’anthropologie

Jean-François Bayart

Fariba Adekhah, dans ses travaux sur l’ethos chevaleresque (javânmardi) et les pratiques de bienfaisance en Iran a insisté sur le concept de style d’action, en récusant toute interprétation culturaliste anhistorique et en faisant écho aux écrits de Peter Brown et Paul Veyne consacrés à l’Antiquité gréco-romaine. Le concept est heuristique pour mieux comprendre la domination politique dans son abstraction discursive, culturelle, matérielle et gestuelle. Mais un style d’échanges sociaux n’est jamais univoque ; il est d’ordre énonciatif et donne lieu à des performances singulières, individuelles ou collectives. De ce fait il n’absorbe pas la totalité d’une société et laisse place à des lignes de fuite qui sont au coeur de l’ambivalence de la domination.

Algeria: From One Revolution to the Other? The Metamorphosis of the State-Regime Complex

Mohammed Hachemaoui

Un récit dominant décrit la trajectoire postcoloniale algérienne comme une « révolution » qui a connu tour à tour le « Parti-État », le « péril islamiste », une « guerre civile » puis une « autocratie », la « crise » de cette dernière précipitant un « soulèvement populaire » provoquant la chute du « raïs » et imposant une « transition ». En rupture avec la doxa, cette étude établit que la domination politique, issue de la contre-révolution prétorienne des années 1950, s’appuie sur un complexe État-régime prétorien. La séquence historique qui s’ouvre avec le coup d'État militaire de janvier 1992 est moins une « guerre civile » qu’une violente néolibéralisation prétorienne, nécessitant la réinvention de la tradition de l’État-garnison comme « crime organisé ». Tirant un « enseignement stratégique » du succès de la gigantesque mobilisation orchestrée par la police politique égyptienne contre le président élu Mohamed Morsi en 2013, la puissante police secrète algérienne orchestre, canalise et encadre les manifestations de rue anti-Bouteflika V. Sous une apparente radicalité, ledit hirak contribue à figer le statu quo autoritaire : antipolitique, il opère un évitement structurel des conflits qui travaillent la domination néoprétorienne et néolibérale. Célébrant la fraternité avec l’armée, cette contre-révolution pacifique achève de renforcer la « mise en cage » du peuple.

Charivaria

L’empire contre la démocratie ? Sur la généalogie impériale de l’universalisme

Michał Kozłowski

L’universalisme et l’égalitarisme sont souvent présentés comme les attributs inaliénables de la démocratie moderne. En poursuivant leur généalogie antique, cet article entend montrer que les idées universalistes et égalitaristes ne relèvent pas de la pratique démocratique mais bien au contraire des dynamiques culturelles de la société romaine impériale. Cette dernière remit effectivement en question les hiérarchies naturelles et pratiqua l’inclusion pluraliste.

Crédit social. Spécificité chinoise ou processus de modernisation ?

Jean-Louis Rocca

Le « système de crédit social » (shehui xinyong tixi 社会信用体系) chinois a fait l’objet de nombreuses spéculations dans la presse. À partir de quelques faits ou d’initiatives isolés, on en a fait un vaste projet politique du gouvernement chinois tendant à contrôler tous les aspects du comportement des citoyens chinois. À la lecture de travaux récents et à la suite d’un sondage opéré auprès d’un certain nombre d’interlocuteurs, il apparaît plutôt comme un ensemble très disparate d’initiatives visant à encourager les citoyens à mieux se comporter, et à introduire des pratiques facilitant les transactions entre individus, entreprises et administrations. Le crédit social démontre plutôt une volonté d’utiliser des méthodes « modernes » de contrôle social qui sous couvert de fournir bien-être et sécurité à la population stigmatisent certains de ses segments et favorisent certaines pratiques avec le soutien de la majorité. Comme dans les sociétés démocratiques, mais sans l’habillage démocratique, on veut instaurer un certain ordre moral qui peut être plus efficace que la bête « répression ».

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