Revue

N58 | 2022

Sociétés politiques comparées, 58, septembre-décembre 2022

Varia

Histoire d’un trouble : la sorcellerie comme obscurité épistémique et régénération [par l’]imaginaire

Roberto Beneduce, Simona Taliani

La sorcellerie a été décrite par Geschiere comme quelque chose qui résiste à la connaissance. En utilisant leurs notes de terrain sur la sorcellerie, l’aliénation et la violence en Afrique subsaharienne (Sud Cameroun), les auteurs considèrent l’obscurité épistémique de la sorcellerie comme l’expression d’une difficulté spécifique, liée en bonne partie à la traduction. D’ailleurs, le monde et les questions dévoilés par les débats contemporains sur la « modernité de la sorcellerie » semblent dépasser les limites d’une simple question de traduction, révélant plutôt une lutte constante épistémique et politique à la fois que les auteurs mêmes ont connue lors de leur recherche avec les guérisseurs (nganga) du Cameroun en se confrontant avec cet espace d’indiscernabilité. Les auteurs essaient avec prudence de donner une nouvelle vie à leurs données ethnographiques recueillies il y a vingt ans. Après avoir discuté certains travaux récents sur ce sujet, ils s’appuient sur des dessins d’enfants d’une école primaire de Mbom, un petit village proche de Sangmélima, pour interpeller à nouveau la perspective théorique de Peter Geschiere.

De l’effondrement aux ruptures de la normalité

Nathan Gaborit

Le continuum des préparations survivalistes en France
Partant du paradoxe entre un regard politico-médiatique qui tend à unifier le survivalisme comme mouvement déviant de préparation à un effondrement civilisationnel et la dynamique de démocratisation de la pratique de la survie, cet article vise à poser les bases d’une analyse compréhensive du survivalisme en France. L’enquête repart des personnes qui se préparent et de leurs pratiques pour identifier ce qui les lie, mais également la pluralité des logiques de préparations. Se donnent à voir des styles de préparation spécifiques, qui tendent à s’hybrider, et cherchant à maintenir des ordres perçus comme menacés. L’article renseigne également, en miroir, la multiplication des processus de fragilisation et le déploiement d’une logique d’individualisation des réponses face aux risques.

No Future, No Children?

Mathilde Krähenbühl

Towards a Re-Complexification of “Eco-Reproductive” Concerns in French-speaking Switzerland
Bien que les menaces qui pèsent sur les générations futures soient omniprésentes dans les discours sur le changement climatique, la possibilité de renoncer à la parentalité pour des raisons écologiques suscite des réactions ambiguës. Reprenant deux registres distincts qui caractérisent les représentations stéréotypées des préoccupations « éco-reproductives », cet article vise à re-complexifier la manière dont les écologistes relient reproduction et crises environnementales. Mobilisant des entretiens ethnographiques menés à Lausanne, en Suisse, j’analyse la manière dont mes interlocuteurs et mes interlocutrices reproduisent ou rompent parfois avec les arguments éco-malthusiens. Par extension, j’explore ce que cela nous dit de leurs opinions politiques. Observant qu’ils/elles préconisent l’action collective plutôt que les « écogestes » individuels, j’interroge plus avant leurs visions du futur. Produisant des imaginaires « contreanthropocène » plutôt que de nourrir une conviction délibérée de « l’effondrement », je soutiens que le fait de reconsidérer la parentalité leur permet de faire face à l’incertitude et de rétablir une anticipation.

Charivaria

Fariba in the Shade: A Murmuration

Ramon Sarró

Ce texte entend susciter une réflexion sur l’interaction entre la mise en lumière et les ombres. Aussi bonnes soient nos intentions, tout effort pour éclairer quelque chose crée des ombres plus sombres et laisse des choses dans l’ombre. Je l’illustre d’abord par quelques exemples personnels tirés de mes recherches, puis j’utilise cette proposition pour reconsidérer l’enthousiasme optimiste avec lequel beaucoup d’entre nous ont embrassé la rupture épistémologique générée par le tournant décolonial en anthropologie. Si ce nouveau paradigme est salutaire parce qu’il permet ce que j’appelle une véritable « critique de la raison ethnographique », il est également dangereux. En effet, sauf lorsque cette critique est rigoureusement menée, la pratique académique reste inconsciente des ombres mêmes qu’elle crée. Malheureusement, ma manière provocatrice de penser nos difficultés épistémiques m’amène à déplorer l’incapacité totale que nous rencontrons dans des cas comme celui de notre collègue Fariba Adelkhah, qui vit maintenant littéralement et métaphoriquement dans l’ombre, notre ombre.

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